jeudi 1 mars 2018

Comment on nous regarde

Il y a quelques semaines j'ai été invitée à aller voir la pièce "Djhad".

Pour le contexte : la préfecture est au taquet sur les questions de radicalisation, et demande aux collectivités de se saisir de la question, et nous propose donc des outils, dont cette pièce.
Pour moi, c'était une bonne occase d'aller le voir parce que malgré ma curiosité depuis longtemps, je n'ai jamais réussi à choper des places à temps.

Alors le propos de la pièce en elle-même, c'est une pièce pour ados, qui raconte le périple de trois copains de leur départ de Belgique au retour de l'un d'entre eux après une série de mésaventures tragi-comiques que vous imaginez bien, et la pièce est l'occasion de comprendre leurs motivations respectives, faites de frustrations produites par le poids des traditions et la pression familiale et sociale. C'est assez caricatural, mais a le mérite de provoquer une certaine forme de discussion.

Mais le propos n'est pas là. La radicalisation, tout le monde en parle et beaucoup de monde patauge, et n'étant pas une spécialiste du sujet je ne vais pas m'étendre dessus parce que je n'ai aucune leçon à donner.

En revanche, je vais BIEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEN vous parler de l'échange avec les acteurs qui a eu lieu juste après.

Le public était composé de gens comme moi, professionnel-le-s  ou élu-e-s, plutôt bien adultes ou très adultes, et avec des looks de profs pour la plupart (désolée les profs, mais à part vous qui porte des polaires Décathlon hors de chez lui - ne me jetez pas de stylos rouges j'ai une soeur prof). La troupe de théâtre était composée de quatre acteurs arabes. Et oui, tu as bien lu, quatre Arabes sur scène, dans une pièce écrite et mise en scène par un Arabe. C'est super, mais pour arriver à ça, il faut parler de Djihad ou de hess dans les cités. Essaie de monter Shakespeare avec les mêmes mecs pour voir.

C'est pas pour le plaisir de compter les Arabes, mais tu vas comprendre ma petite fixette dès que je t'aurai rapporté les questions posées par les spectateurs et spectatrices (tou-te-s celles et ceux qui ont pris la parole étaient blanc-he-s), aux acteurs (tous arabes):
- Question 1 : Est-ce vous avez lu le Coran? Oui c'est absolument véridique,  je ne sais pas quoi vous dire de plus, je m'attendais à ce que la question suivante soit "et vous, êtes vous allées en Syrie"
- Question 2 : Et là je te jure j'ai halluciné "Et vous, vous êtes arrivés sur cette scène comment? C'est une vocation ou une reconversion?" ce qui est une manière encore une fois habile de demander esquels ont eu recours aux méthodes de l'Actors Studio, et c'était comico-gênant de voir les acteurs répondre "ben j'ai fait le conservatoire quoi" ou pour l'un d'entre eux "oui c'est une reconversion (soupir de satisfaction dans l'assistance) j'étais assureur (caramba encore raté)" , alors qu'excusez-moi mais JAMAIS on ne demande à des acteurs blancs qui jouent Molière dans un théâtre public si acteur, c'est vraiment leur métier.
- Question 3 : "mais vous connaissez des gens qui sont partis, et vous vous êtes pas un peu partis, genre peut-être jusqu'à l'aéroport et finalement t'as fait demi tour je sais pas alleeeeez"

Bref, je vous avoue que cela fait partie des moments de ma vie où je perçois de manière très aiguë cette espèce de bienveillance très malaisante, où on nous regarde uniquement comme témoins de notre propre malheur, avec cette envie de nous écouter pour mieux nous expliquer ce que nous sommes et par extension comment nous devrions nous comporter pour rejoindre l'humanité.