jeudi 24 septembre 2015

Le jeune de banlieue...ouais non laisse tomber

On pourrait te raconter plein de choses, chacun-e de notre point de vue.

Moi par exemple, je pourrais te raconter dix, vingt, mille fois que les enfants au parc ne se tapent pas dessus plus que de raisonnable pour leur âge, que les ados ne passent pas leur vie à hurler nique ta mère la pute un couteau à la main, et que les enseignants arrivent sans problème à faire classe sans gilet pare-balles ni bouclier anti émeute.

Je pourrais te raconter que les réunions parents-profs font carton plein, que les parents du quartier tous genres, nationalités et religions confondus, se disent bonjour, se serrent la main, se parlent, parlent aux enseignants du futur de leurs enfants, parce qu'ils s'en inquiètent comme la plupart des parents.

Je pourrais te raconter que de 22h à 7h chez moi, la rue est calme.


Je pourrais te raconter que les collégiens, qui chahutent devant leur bahut, s'excusent quand ils te bousculent parce qu'ils y sont allés un peu trop fort à se rentrer les uns dans les autres pour se marrer entre couilles.

Je pourrais te raconter que les collégiennes sortent en bande de potesses qui défendent leur droit d'être dehors, comme un défi aux garçons qui pensent que la rue est à eux, et qu'il a fallu environ soixante mille articles dans Le Monde les Inrocks et Télérama pour que l'on admette que cette occupation de l'espace par les mecs est une tendance globale dans notre pays et dans le monde, et pas tout droit importée du bled dans nos quartiers. 

C'est la même guerre des boutons que tu peux trouver partout.

J'ai envie de t'emmener, et te faire chercher le communautarisme que tu passes tes journées à dénoncer, sans foutre les pieds chez nous. Tu ne le trouverais pas, en tout cas pas dans la forme que tu fantasmes. 

Tu ne trouverais pas les brigades de barbus et de femmes en tchador qui se déplacent en meute, les hordes de racailles qui font la milice dans la rue gun à la main, les mecs en djellaba qui font rentrer les femmes chez elles, parce qu'elles n'existent que dans l'esprit des chroniqueurs réactionnaires, racistes et menteurs du Figaro et autres media réacs qui ont pour unique vocation de nous taper dessus.

Tu trouverais du communautarisme de circonstance, de femmes qui ne travaillent pas, qui ont donc le temps de papoter après avoir amené les gosses à l'école, et qui se regroupent en fonction de la langue parlée. Si elles ne travaillent pas, c'est en général qu'il y a une explication, probablement en lien avec des discriminations liées à leur genre, leur nationalité ou leur religion, à la manière dont la société sous paie les femmes, à la manière dont nos gouvernements précarisent les plus fragiles, à la manière dont ils ne mettent pas tout en place pour que tu puisses faire garder tes gosses et choisir de travailler ou pas. Oui parce que dans ces quartiers là, il est rare que les salaires soient mirobolants, alors que les loyers eux ont continué à grimper parce que le prix de la construction, et il est rare que la mère de famille puisse se payer le luxe de ne pas bosser du tout.

Du communautarisme de jeunes, qui veulent se retrouver entre eux, pour parler de trucs que nous autres vieux cons ne pouvont plus comprendre, pensent-ils.

Du communautarisme de chômeurs, pris dans le cercle vicieux du "j'habite là parce que je suis chômeur, je suis chômeur parce que j'habite là" et qui en attendant de trouver un taf le moins précaire possible, passent le temps entre copains de la même condition.

Du communautarisme de vieux, qui regardent le temps passer sur les bancs des parcs.

Oui, tu trouverais du communautarisme, des gens qui ont des points communs et qui s'aménagent une solidarité ou une convivialité que notre société leur refuse, parce qu'ils ne sont pas utiles au sens où un blaireau comme Emmanuel Macron l'entend. 

Mais tu as décidé de tordre le sens de ce mot. D'en faire un truc mauvais. Un truc de pauvre, d'arriéré, de blédard d'Afrique, parce que toutes ces notions vont ensemble dans ton esprit.

Le communautarisme utile et productif, qui fabrique de l'argent, de la consommation, des propriétaires dans des résidences grillagées, le communautarisme CDS-Cadre de la Défense Style®, c'est ça qui plaît à Macron, Sarkozy et leurs semblables, c'est ça qui est normal, qui n'a pas besoin d'être qualifié.

On pourrait te raconter tout ça, mais t'en aurais rien à secouer, puisque notre parole d'habitant-e-s des banlieues populaires n'a pas de valeur à tes yeux.

Des années, des décennies que plein de personnes et collectifs te hurlent qu'on est pas des sauvages, que toutes les tentatives de dompter nos quartiers à coups de matraque et de comparutions immédiates, d'humiliations successives et continues, de destruction des moyens mis à disposition pour que nos enfants grandissent avec une tête bien faite, dans des conditions dignes, ne sont que le produit d'une vision injuste savamment instrumentalisée pour que nous ne soyons pas vus comme une force vive, mais comme un boulet que se traîne le pays.

Des années que les tentatives d'organisation sont décrédibilisées systématiquement parce que des Meufs, des Pauvres, des Racisés, des Prolos, des Mal Logés, des Altruistes malgré la merde dans laquelle ils sont, qui se mettent ensemble de manière autonome, c'est forcément suspect, et surtout, ça ferait chier qu'on y arrive, parce qu'on est un peu quelques millions et qu'on pourrait un jour peser dans la balance.
Mais t'en as rien à foutre de ce qu'on te dit, parce qu'on habite là. Sous le faux nez de la "distance" que nous n'aurions avec nous-mêmes, tu décrètes que nous n'aurons jamais de crédibilité, ce qui est bien pratique, puisque ça évite que les choses soient dites dans des termes que tu n'arriverais pas bien à encaisser.

Par contre, il semble que cette parole, mais genre pile la même, hein, avec pas une virgule qui change, arrive à t'atteindre un peu, quand elle est prononcée par un mec qui te ressemble, blanc, sérieux, diplômé, avec son costard, son petit collier de barbe/bouc des grands jours acceptable puisqu'il n'est pas musulman, et ses chroniques sur ITélé.

Le pire, c'est que je l'aime bien, Thomas Guénolé, comme j'aime bien Eric Fassin, comme j'aime bien ces gens qui nous filent quand même des coups de main, qui nous laissent penser qu'on est pas seuls à se dépatouiller comme des connards dans la nasse où on essaie de nous maintenir.

Mais je ne peux m'empêcher d'avoir envie de pleurer, quand encore une fois, ils ont mis leurs bottes d'explorateurs, et qu'ils sont venus regarder comment on vit, comme des ethnologues partis observer des tribus inuites à l'autre bout du monde, pour ensuite faire un compte rendu pour les gens qui n'iront du coup pas se salir les semelles sur un trottoir de Blanc Mesnil. 

Puis de toute façon, Thomas ou Eric, leur parole te glissera dessus comme un pet sur une toile cirée, qui aura accroché un peu, un instant, et qui je l'espère aura laissé une petite trace. (vlà la comparaison scato au milieu de ma phrase de conclusion dramatique, je ne me félicite pas)

Mais tu auras préféré les écouter eux, plutôt que nous.
Notre parole existe, et elle prend de la place, et elle en prendra encore. 

Prépare toi, on arrive.