jeudi 28 mai 2015

Les notables

"As-tu déjà été humilié par l'institution? Non, pas témoin. Humilié, TOI?"

Depuis quelques mois, je rencontre beaucoup de gens en charge de.
En charge d'assos, en charge de mandats d'élus, des gens investis, des gens qui sont interlocuteurs d'autres gens.

Ces gens se demandent pourquoi d'autres gens, qu'ils désignent par des mots comme "la population" "les populations [adjectif au pluriel]" "les jeunes/les anciens/la communauté [adjectif au féminin]" ne croient pas ou plus en notre système social/démocratique/plein de trucs en -al et en -ique.



Ils ne savent pas ce que c'est que de n'être personne pour les gens comme eux. Il ne savent pas, ou ils ont oublié. Ils ont l'habitude qu'on les connaisse, qu'on les reconnaisse, qu'on leur parle.

J'ai envie de leur demander s'ils se souviennent avoir jamais été invisibles.

Il y a encore deux ans, j'étais invisible pour eux.
Pendant des années, depuis ma naissance jusqu'à ce que je devienne quelqu'un (parce qu'en réalité tu deviens quelqu'un quand on te considère, malheureusement) j'ai été invisible pour eux. Mes parents ont été invisible pour eux.

Mes relations ainsi que celles de ma famille avec les institutions allaient de l'indifférence utilitaire à la franche humiliation, parce que nous n'étions personne.

Nos relations avec notre municipalité se résumait au service Etat Civil.
Nos relations avec les institutions se limitaient au mépris de la personne derrière le bureau pour l'accent de ma mère.
Nos relations avec l'éducation se limitaient à l'école, et à cette enseignante de lycée qui s'adressait à mes parents ouvriers avec accent comme à des attardés.

Depuis que je suis quelqu'un, on me parle, on me sollicite et on me demande mon avis.

Il y a deux ans et demi, je me souviens avoir été inscrire mon fils à une initiative culturelle quelconque, et m'être fait recevoir comme une merde par l'agent, parce que je ne savais pas dans quel bureau il fallait aller, parce que j'avais dit "spectacle" au lieu de "représentation", parce que je n'étais personne.

Je me souviens avoir recroisé cette même personne, il y a six mois, alors que j'étais quelqu'un, et qu'elle m'avait aperçu serrer la main à son boss.

J'ai eu du respect.

Je sais que ce respect n'est pas conditionné à ce que je suis, parce qu'on ne me l'a pas donné les 30 premières années de ma vie, mais à la reconnaissance qu'on m'accorde parce que je suis devenue un interlocuteur.

Ca me rend malade qu'on ne parle pas de ce vécu, parce que c'est aussi ce vécu qui forme les gens politiquement, c'est ce vécu qui me donne envie de faire ce que j'ai envie de faire dans mes engagements, c'est aussi ce vécu qui pousse les gens dans la résignation, la désespérance et le renfermement sur soi.

Et ces cercles de notables, qui ne comprennent pas que ne pas considérer ce vécu comme une donnée politique les empêche de comprendre qui sont ces gens qu'ils prétendent représenter ou fédérer.
Et malheureusement, certains d'entre nous préfèrent oublier l'époque où nous étions invisibles, entrent dans la lumière et choisissent de tout faire pour s'y maintenir, quitte à nier ce qui les a construits.