vendredi 31 janvier 2014

Le prénom

Ne t'enfuis pas, pas de Patrick Bruel à l'horizon, ni de variante de ce film où j'aurais par exemple appelé un de mes fils Oussama, au hasard.

Je voulais te parler du cas où, les gen-te-s pas bien de chez nous, se retrouvent confronté-e-s à quelqu'un qui leur dit ou fait comprendre que leur nom ou leur prénom "fait un peu hein bon" (si tu sais pas ce que ça veut dire, lis bien la suite)


Réunion féministe : ma voisine pas bien de chez nous explique pourquoi elle a deux prénoms. Le premier est Fatiha, le second est Lina. Elle signe avec le premier, parce que c'est son prénom "officiel", et elle se fait appeler par le second, parce qu'elle le préfère.

Elle explique que le premier a pris la place du second dans son état civil, parce que ses parents voulaient l'appeler Lina, mais une tante à elle est décédée avant sa naissance, donc par hommage et tradition, ils ont mis Fatiha en premier.  Donc elle préfère son second prénom parce que c'est celui que ses parents ont choisi.

Et là, quelqu'une pour lui dire "Ah ben tu as raison d'utiliser Lina, c'est plus joli, et puis Fatiha, c'est compliqué comme prénom."

C'est compliqué. Trois syllabes, qui se prononcent comme elles se lisent, et même que si tu prononces pas le "h" aspiré on vient pas te reprendre. Puis je passe sur la personne qui se permet en gros de te dire que ton prénom est moche, comme ça, à l'aise tranquille.

Je réagis maintenant car j'ai vu dernièrement trois cas sur le net, et j'ai l'honneur d'avoir eu une énième expérience sur le sujet dernièrement :

- Isabelle Alonso qui écrit à plusieurs reprises "Rockaya Diallo" au lieu"Rokhaya Diallo" dans une longue note de blog (elle a corrigé depuis) où tu te dis que  quand tu rencontres un prénom qui ne t'est pas familier et que tu vas le réutiliser 20 fois sur un blog, la moindre des choses c'est de regarder comment ça s'écrit au lieu de te permettre d'improviser en te disant que de toute façon, hein, on comprendra de qui on parle, y en pas 300 des meufs avec un prénom pareil.

- Arrêt Sur Images qui publie une chronique intitulée "Brad Pitt ou Chibidule Machin?" où l'auteur pointe le doigt, avec ce titre maladroit à mon sens, sur le fait que oui, les noms et prénoms à  consonance pas bien de chez nous ne méritent pas l'effort de la précision. Des mecs qui s'appellent Chiwetel, y en a certainement pas des caisses en Europe, alors bon, tout le monde peut bien comprendre qu'on ait du mal avec son blaze au gars.

- Une discussion sur Twitter today, où on parle des entreprises dans lesquelles on te demande d'européaniser ton prénom qui fait trop "un peu hein bon", au nom du principe mystérieux de la simplification.

- Un échange avec quelqu'une qui m'a demandé si j'étais sure de l'orthographe (et donc de la prononciation) de mon propre prénom. Cétait rigolo, mon prénom sonne européen, mais il suffit de changer une lettre pour que ça sonne arabe, du coup, sachant que j'étais une Arabe, cette personne s'était persuadée toute seule que j'avais la version à consonance arabe, malgré les mails qu'on a pu échanger et où je signais de mon prénom. La force de l'autoconviction, quoi.

A travers la complexitude (oui ce mot n'existe pas mais bon c'est vraiment très très compliqué tu comprends) inacceptable de ton nom, on t'explique que c'est ta présence à forte connotation étrangère qui est complexe. Encore une fois, je connais des gens qui ont des prénoms européens à rallonge, composés, avec beaucoup de syllabes, sauf que ça fait un peu rigoler au début parce qu'on a peur de se gourer et de passer pour un-e naze, mais on intègre vite et au bout de deux semaines on prend le pli. Et surtout on s'ingénie à faire gaffe pour pas froisser la personne en question.

Tu remarqueras d'ailleurs que dans notre culture occidentale, se tromper sur le prénom de quelqu'un est interprété comme une forte entorse aux règles élémentaires de politesse. Sur l'échelle de 1 à Nadine de Rothschild, on est facile à 8.

En revanche, Boubacar ou Chiwetel ou Fatiha ou Mai Joa (je ne prends que des prénoms que j'ai déjà rencontrés), on leur redemande souvent comment ça s'écrit, parfois même quand ça fait trois ans qu'on les connaît. Avec le sourcil un peu froncé "ouais non attends...je sais jamais si y a un "k" ou pas, y a beaucoup de "h" non"... et pof, on leur demande parfois de changer, eux, parce qu'on a pas envie de s'adapter à ces relous qui font rien qu'à avoir des noms et des prénoms qui nous font chier. Et on leur demande de ne pas interpréter ça comme un manque de respect élémentaire. 

Parfois, j'ai envie de gueuler : "écoute, tu prends un post it, tu l'écris dix fois et puis si t'es vraiment pas sûr-e, tu te le colles sur ton écran d'ordi et tu recopies à chaque fois" 
Mais je n'ai pas l'impression qu'il vienne à l'idée de beaucoup de monde de faire cet effort.

Après, je pense que les gen-te-s ne savent pas non plus forcément écrire Stanislas du premier coup, mais t'as sûrement moins peur d'avoir l'air con-ne en demandant à Fatiha qu'à Stanislas. Parce que Fatiha, elle a sûrement un peu conscience de la gêne qu'elle occasionne avec son prénom à la con là, qu'on sait pas si y a un "h" et si oui où le mettre.

Ces comportements, qui sont courants dans mon quotidien et dans celui de beaucoup de personnes, sont à mon sens un symptôme du manque de respect que l'on a pour ces personnes "à forte connotation étrangère", dont on nie un peu l'humanité, en leur demandant de s'expliquer voire d'adapter leur prénom, qui est pourtant un élément fondamental de l'identité de chacun-e.

Le droit de porter son prénom dignement. C'est pas compliqué.