mercredi 11 septembre 2013

ZSP, de l'humiliation

Je me souviens du 16 mars 2011.
L'annonce du couvre feu pour les mineurs.

Il y a avait eu une série de bagarres entre quartiers de deux villes limitrophes, et un môme en était mort.

Je me souviens d'un soir où je rentrais du boulot. Sortie du métro, des CRS partout.
Un hélicoptère survolait le quartier, je ne sais pas trop à la recherche de quoi. Il passait son projecteur sur la rue, je me souviens du bruit assourdissant, des talkie walkies qui crachaient partout, encore des CRS avec leurs combinaisons et  leurs regards tendus. Ils n'étaient pas contents d'être là, mais alors pas du tout. On avait dû leur dire que notre ville était une ville de sauvages, où on se surine à tour de bras.


Je passe tous les jours par la Zone de Sécurité Prioritaire. J'ai peur des CRS. Je ne sais jamais, quand j'en croise - et c'est souvent -pourquoi ils sont là, ce jour-là à la sortie du métro, et pas un autre jour. Je ne sais jamais si l'un d'entre eux ne va pas décider de me parler, comme à une merde, comme j'en ai déjà vu parler à d'autres, et j'ai peur de ne pas lui répondre ce qu'il faut. Je sais, c'est con, mais c'est là, cette chair de poule qui ressemble à une grosse envie de chier.

Et encore moi je rentre chez moi, pas en ZSP, donc les CRS, je ne vois leur gueule que le temps de traverser le quartier.


Donc le couvre feu. Circonscrit aux quartiers incriminés dans les affrontements. Une réponse policière, qui pénalise tous les gamins de ces quartiers, même ceux qui n'ont rien à voir avec la choucroute, et est censée responsabiliser les parents. Parce que les parents de ces quartiers ont besoin d'être responsabilisés, tu vois, éduqués.Ils ne sont pas du tout du tout victime d'un Etat qui les laisse dans leur merde et leurs emplois précaires en horaires décalés, face à des gamins à qui on n'offre aucun avenir.

Tiens, parlons-en d'ailleurs, de l'infantilisation la responsabilisation des habitants de ces quartiers.
Fin 2011, plusieurs agressions ont eu lieu sur des lignes de bus dans le coin : caillassage, tentative d'incendie. La solution trouvée par les pouvoirs publics à été de pratiquer une déviation pour éviter de traverser une cité. Outre que personne n'est en mesure de dire que ce sont des gens de cette cité-là qui sont responsables, cette solution n'est qu'une humiliation de plus. Tu sais, comme quand tu étais à l'école, et que tu te prenais une punition générale parce que l'autre con de Da Silva, là derrière, avait lancé une boulette sur le prof. Tu te souviens de l'injustice que tu as ressentie? Oui? Tu t'es senti responsable de Da Silva? Non, hein.

Sauf que là, des centaines de personnes le prenaient, ce bus. Pour aller taffer. Ca leur évitait 10 minutes de marche pour sortir du quartier. Parce que dans le quartier, tout le monde n'a pas les moyens d'avoir une caisse, et tout le monde n'a pas le permis de conduire.  Et on leur jette à la gueule que c'est à eux de maîtriser leurs enfants, et que pas de bras pas de chocolat.

Ils sont co-responsables de tout ce qui se passe dans leur quartier. Et la ville entière est co-responsables de ce qui se passe dans un quartier.
Des mecs, perchés là haut, dans leur institution, dans leur Ministère, à Paris, où tu ne dépends pas d'une ligne de bus ou d'UNE station de métro, décident que tu vas payer pour le délit ou le crime commis par un autre.

Pendant 15 jours, on m'a regardée avec sollicitude au bureau. "Mais, ça va, c'est pas trop chaud chez toi?" "Ma ville ne fait pas 10 m², ce n'est pas dans mon quartier que ça s'est passé" "Ouais mais quand même, c'est chaud, non la ville?" Parisiens, ils ne comprennent pas que c'est comme si je leur demandait de s'inquiéter d'une fusillade à Château Rouge, alors qu'ils habitent le 15ème. Les banlieusards, tous solidaires, tous concernés, tous dans la merde.

Et ces gens, qui marchaient, sous la pluie, pour rejoindre le métro. La petite vieille, qui va faire ses courses à pied, parce que la navette municipale part de la Mairie, qui est plus loin que le supermarché. La daronne avec ses gosses et sa poussette. Le gars qui part travailler à 5 heures du mat, et qui doit partir plus tôt parce que le bus ne passe plus.

Et la BAC qui circule, doucement, dans les allées de la cité. Des mecs à qui on avait promis qu'ils allaient serrer du dealer, et qui se retrouvent à sillonner les rues dans leur bagnole histoire de te montrer qu'ils te voient, comme Dieu te voit même quand tu es aux toilettes. Et qui contrôlent, un peu, beaucoup, en fonction de leur niveau d'ennui.

La banlieue, ce territoire inconnu qui terrifie ceux qui n'y vivent pas, qui les terrifie tellement qu'ils pensent que l'humiliation est la meilleure des armes pour la contenir.

Attention. Attention.