samedi 18 avril 2009

Rue des Entrepreneurs

Mon premier vrai job, je l'ai trouvé dans un cabinet d'avocats. Pas un truc de clodo, hein attention. Un vrai de vrai vers les Champs-Elysées, plusieurs centaines d'avocats et d'administratifs pour les épauler dans leur quête effrénée de justicepognon.

Ce cabinet d'avocats, c'était pas The Practice, avec des Associés beaux comme des dieux qui défendent la veuve et l'orphelin et qui se posent des cas de conscience, aux prises avec leur sconvictions personnelles sur des trucs futiles genre la peine de mort et les gens pas nets qui congèlent leurs bébés. Non non. Là je te parle d'une espèce à part dans la profession : les avocats d'affaires. Les mecs qui préparent les contrats pour les ouvertures de capital, les introduction en bourse, les opérations de titrisation, de fusions acquisitions et de transactions immobilières genre LBO, ingrédients du libéralisme triomphant qui nous a mené dans la situation économique actuelle. Surtout que ça doit être passionnant comme taf de rédiger des contrats au kilomètre pour les banques. Quand je te dis que tu fais ce job pour l'amour du risque.

Revenons d'ailleurs sur le mot libéralisme. Quand j'entends Laurence Parisot ou Jean-Marc Sylvestre à la radio, je comprends que le libéralisme, c'est la culture du risque, le goût de l'exploit, un certain héroïsme dans cette jungle qu'est l'économie française. Le libéralisme, c'est construire quelque chose de pérenne et bénéficiaire malgré les obstacles mis sur le chemin par des législateurs mal intentionnés et certainement anarcho-communistes dans l'âme, même s'ils s'en défendent.

Et justement, c'est dans ce temple du fric où mon supérieur direct se faisait environ 40 000 euros par mois, que j'ai vu le modèle d'entreprise le plus paternaliste qui soit.

Quand tu rentres dans ce genre de cabinet en tant qu'avocat, tu as un cursus standard : 2 Masters minimum dans la spécialité que tu as choisie. A partir de là, tu sais que si tu restes entre 8 et 10 ans, et que tu es un homme, tu pourras prétendre à l'association, qui ensuite te garantira un revenu de plusieurs dizaine de milliers d'euros jusqu'à ta retraite, après en avoir chié en tant que collaborateur junior, confirmé, puis sénior. Une fois à la retraite, tu auras l'autorisation de repasser au bureau de temps en temps, pour passer tes coups de fil et faire taper tes courriers persos par une secrétaire.

En gros, te faire embaucher en tant qu'avocat en cabinet, c'est l'équivalent du salariat, sauf que tu ne coûtes quasiment rien à ton employeur, puisque tu paies tes propres charges sociales. Après en termes d'évolution et de lien de subordination, c'est tout kif kif. Et comme le monde est petit, lorsqu'on veut te lourder, on te demande de partir et on te laisse 6 mois pour trouver un poste ailleurs. Ca change de l'entretien de licenciement et du courrier RAR suivi par un licenciement effectif dans les deux mois.

En gros, le système ne t'encourage absolument pas à aller voir ailleurs comment ça se passe, il vaut mieux rester plusieurs années au même endroit afin de tisser les bons réseaux au sein de la structure, puisque les associations se décident par le vote des associés déjà en place.

J'ai vu quelques personnes démissionner pour aller bosser ailleurs. Les mots dans la bouche de ceux qui restent sont du champ lexical de la trahison. (Le plus drôle que j'ai entendu, c'est un associé qui venait de perdre une de ses collaboratrices séniors - partie se faire payer 50% de plus de l'autre côté de la rue- et qui n'a rien trouvé de mieux à dire que : "je pensais pas qu'elle ferait ça pour le fric". Je vous rappelle que nous étions alors chez les avocats d'affaires.) Dans ce microcosme, les gens qui sont là depuis longtemps on tendance à oublier qu'il y a un monde du travail, quelque part à l'extérieur. Quand je me suis moi-même tirée, on m'a demandé si c'était parce que je n'aimais plus les gens avec qui je bossais. Tu parles salaire, on te parle affectif. C'est très libéral tout ça.

C'est marrant, je pensais que dans le monde du travail d'aujourd'hui, il fallait encourager la mobilité et la possibilité de louer sa force de travail au plus offrant, plutôt que de miser sur un plan de carrière au long cours chez le même employeur.

Ah, on me parle dans l'oreillette.

Ah d'accord, ce message du MEDEF n'était pas adressé aux personnes percevant 4 000 euros mensuels et plus. Effectivement, c'était écrit en tout petit dans un coin.

Au temps pour moi.