samedi 25 avril 2009

Le chômage du cerveau

Déjà que ce n'est pas évident de trouver un premier job quand on est jeune, la crise n'arrange rien.
Heureusement, SuperNico© est là pour nous sauver. Il réunit tous ses potes à une grande kermesse où il annonce qu'un tiers des jeunes sont au chômage.

Au lieu de vérifier les chiffres (23 % des jeunes au chômage, c'est 8% des jeunes actifs), Libération envoie ses journalistes au feu, sur le terrain, pour interviewer quelques uns de ces malchanceux, qui n'arrivent pas à s'insérer dans le monde professionnel, malgré toute la vaseline dont ils ont dû s'enduire pendant leurs stages.
Les lecteurs de l'édition en ligne réagissent. C'est frais, ça sent la violette et le poujadisme, et c'est pour le plaisir de tes yeux. Port de lunettes de chantier recommandé, la matière fécale, ça pique les yeux.
Moi qui espérais que Libé était encore lu par des gens de gauche.

Donc, le chômage des jeunes. J'aime bien cette appelation fourre-tout, "jeune".

On comprend qu'il y en a plusieurs catégories, pas du tout caricaturales :

- le jeune de banlieue, qui a péniblement obtenu un Master pâtissier-magicien, et qui ne trouve pas de boulot. Toujours chez sa mère qu'il ne quittera que pour se trouver une femme qu'il couvrira d'un voile et qu'il frappera tout comme il frappera ses 18 enfants, il choisit la voie de la facilité en dealant du shit et en pillant les magasins lors des manifs. Et s'il ne devient pas délinquant, il fait manutentionnaire, et il ne fait rien qu'à se plaindre au lieu de chercher un vrai job.
Commentaire du lecteur de Libé : "Comme quoi, la banlieue et l'université combinées, ça produit la lie de l'humanité. Il n'avait qu'à faire HEC comme mon fils qui est maintenant trader."

- le jeune déclassé, dont les parents sont issus de la classe moyenne (on reparlera de cette notion rigolote aussi) , qui a fini son master à 25 ans et qui ne trouve pas de job à l'issue de son cursus. Il apprend donc à faire du vélo et passe le concours de facteur.
Commentaire du lecteur de Libé : "Trop gâtée, la jeunesse d'aujourd'hui ne reconnaît plus la valeur travail. Il faudrait les fouetter ces jeunes qui ne pensent qu'à toucher un super salaire en se tripotant. S'il fait facteur, c'est surtout pour les vacances saloperie de fonctionnaire."

- le jeune pété de thunes, à qui les parents ont eu les moyens de payer les grandes écoles, et qui a vu son temps de chômage après fin de cursus s'allonger de deux semaines à un mois. Cet allongement du délai pour trouver un job prouve bien que c'est la crise (par contre, les fermetures d'usine qui laissent 800 mecs sur le carreau, c'est normal).
Commentaire du lecteur de Libé : "C'est dommage, hein. Le pauvre. Encore un candidat à l'exil. Halte à la fuite des cerveaux. Mon fils est aux UK, et il me manque, mais au moins il gagne 50% de plus que ce la France lui offre."

- et enfin, le jeune qui a fait prof, mais qui est trop con d'avoir choisi cette voie alors que n'importe quel bac +4 dans le privé est vachement mieux payé que lui.
Commentaire du lecteur de Libé : "Prof, la connerie du siècle. N'importe quel bac +4 dans le privé est vachement mieux payé que lui. Quand mon fils a voulu faire prof, je le lui ai fortement déconseillé, puis je l'ai enfermé dans le congélo."

Le jeune, c'est apparemment un célibataire entre 18 et 30 ans, qui s'est branlé pendant ses études parce qu'il a été trop bête pour choisir la bonne filière ou le bon établissement, et qui demande trop quand il cherche un salaire correct pour pouvoir se trouver un appart pour trombiner sa copine, bouffer correctement et éventuellement prendre des vacances de temps en temps.

Sauf que le jeune, ça peut aussi être quelqu'un de marié, quelqu'un qui a commencé à bosser tôt, quelqu'un qui est passionné, quelqu'un qui se fout de toucher le salaire médian et pas plus, du moment qu'il peut vivre décemment.

Et par-dessus le jeune qui galère, tu as le quinqua qui a la chance d'être en fin de carrière, et qui a éventuellement eu la chance de passer à travers la mise au placard des vieux. Il t'explique comment lui s'en est sorti, comment le bac était vachement plus dur à l'époque, que tout ça c'est la faute à mai 68, et que l'université est une usine à merde. Tu as le jeune qui lui a réussi l'exploit d'avoir un boulot, et qui s'en trouve plus intelligent que les autres. Alors que si tu fais le calcul, 8% des jeunes actifs au chômage, c'est 92% des jeunes actifs qui bossent...

Quand je lis les commentaires de Libération et que j'ai bien pu apprécier la qualité nutritive de mon vomi, je ne vois que des réactions sans nuances, à l'image du reportage ou des mesures de Sarkozy. Et je vois surtout qu'on a réussi à poser des oeillères aux gens qui savent lire. Chez le lecteur, il n'y a plus de prise en compte de la situation particulière de chacun, si ce n'est la sienne propre. Celui qui en chie, c'est de sa faute, il alourdit la dette de l'état et il viole les petits enfants. Par contre quand moi j'en chie, c'est la faute au système. Quand on lit le témoignage de quelqu'un, ce n'est plus pour le replacer dans un contexte, mais pour comparer sa situation à la sienne et soupirer de soulagement. Les media officiels n'offrent plus d'informations, il y a l'AFP pour ça, mais une catharsis pour pas cher.

C'est bien, on avance dans le bon sens. C'est plus simple de relayer les infos tripatouillées par le gouvernement, comme ça il y a moins de frais de fonctionnement. C'est plus simple de recueillir des témoignages sans les analyser, ça coûte un ticket de métro, et n'importe qui peut tenir un dictaphone sous le nez d'un jeune chômeur. On va quand même pas payer un pigiste avec des notions d'économie pour recroiser les chiffres, hein, ça réduirait la marge du journal, après on se fait taper sur les doigts par notre expert comptable, bref c'est que des emmerdes.

Et pendant que Roger tapera sa prose avec ses petites mimines, en espérant que son commentaire sera remarqué, il sera pas dans la rue, car les mots sont plus forts que les manifs, qui sont le terreau sur lequel pousse la petite délinquance.