jeudi 23 avril 2009

Anarchiste de droite

Il est à l'aube de la trentaine. Il est consultant, un de ces jobs fourre-tout mais correctement rémunérés que l'on fourgue aux bacs +5 contre un nombre illimité d'heures, où l'on brasse du vent que l'on vend très cher à des clients qui préfèrent avoir recours à des prestataires externes plutôt que d'embaucher. Il produit des rapports, des recos, des tableaux Excel, il pisse de la ligne.

Son père est pharmacien et possède sa propre officine. Il est salarié, rattaché à un responsable qu'il pense moins bon que lui. Il a un niveau d'études et de salaire inférieurs à ceux de son père. Il a voulu faire comme papa, puis s'est réorienté par manque de talentpeur de l'ennui. Il est ambitieux. Il travaille de 10 heures à 18 heuresbeaucoup. Il vit mal la transition, entamée il y a trois ans, de fils de pharmacien de province à consultant parisien. Il ne supporte pas l'anonymat de la capitale, ni la solitude de son deux pièces, lui qui habitait chez ses parents.

Il aime bien les petits commerçants de son quartier, mais les plaint un petit peu car ils ne parlent pas le français comme lui. Il fait ses courses chez Picard et Monoprix. Il est célibataire et macho, mais ne voit pas le lien de cause à effet. Il est amoureux de sa collègue, mais ne comprend pas pourquoi elle ne le choisit pas.

Il ne comprend pas pourquoi on ne le prend pas au sérieux. Il va quitter son job un jour, car il en a marre du manque de reconnaissance, du salaire qui ne reflète pas sa vraie valeur, de son chef qui le rabaisse en permanence et ne lui laisse pas d'autonomie., de la charge de travail. Il insultechambre la standardiste régulièrement, sort quelques blagounettes sexistes, se colle un post-it sur le zizi pour égayer l'ambiance. Ses collègues ne l'aiment pas, mais c'est de leur faute, ils manquent cruellement d"humour. Cela fait deux ans qu'il est là, mais il partira bientôt.

Pour lui, les syndicats ne sont qu'un ramassis de tire au cul, et les chômeurs n'ont qu'à se trouver un travail. Lui-même est débordé et s'en plaint, mais au moins, il se lève le matin. Il méprise les salariés qui se renseignent sur leurs droits au lieu de développer leurs compétences. Il pense que l'on devrait contrôler les flux migratoires pour préserver l'emploi.

A la moindre contrariété générée par son chef, il chope la grippe et prend une semaine de congé maladie.

Un jour, il décide de faire monter les enchères car il est indispensable. Il menace de partir car il est au bout du rouleau, mais restera contre compensation. Le PDG lui propose une transaction pour un licenciement en douceur, trop content de se débarasser de ce salarié ingérable. Il est sonné lorsqu'il reçoit la lettre de convocation à un entretien préalable. Il commence à potasser sa convention collective pour négocier son indemnité de licenciement au mieux. Il se plaint de harcèlement. Sommé de coucher sa plainte par écrit, il ne donne pas suite. Il obtient la dispense de préavis, trois mois payés sans obligation de se présenter sur le lieu de travail. Il prend des vacances pour ensuite commencer dans un cabinet 20 fois plus gros, sur un poste beaucoup mieux payé, persuadé que le volume horaire mentionné lors de son entretien ne s'appliquera pas à lui. Il n'a pas à s'adapter au management, c'est le management qui s'adaptera à lui.

Il s'est fait tout seul, n'a besoin de personne. Il vaut mieux que tout le monde.

Il est anarchiste de droite.